Signes libres dans les journaux

15. nov., 2011

Langue des signes "silence, mes mains parlent"

 

 

06/04/2011

Cyrielle BALERDI ( journal du basque)

Pas un bruit. Je toque à la porte, et, après quelques secondes d'hésitation, me décide à entrer. Peu à peu, j'entrevois des personnes, des visages souriants de jeunes filles assises face à un professeur qui dispense un cours particulier et qui semble ne comprendre aucune parole. Puis les regards se tournent, les gestes se délient, les mains s'agitent et m'invitent à prendre part à leur réunion. On croit entendre des rires, mais c'est la douceur du silence qui parle.

Je suis invitée à échanger sans un mot. «Bienvenue», semblent-ils dire, à mon premier cours de langue des signes. Face à moi, un tableau blanc désigne la leçon à l'ordre du jour : la révision des couleurs et des formes. A mes côtés, une traductrice, venue me guider pour un atterrissage en douceur dans le monde silencieux de la surdité.

Pourtant dans la salle, seul Stéphane, le professeur, ne dispose pas du sens de l'ouïe. Les sept jeunes filles présentes, elles, sont entendantes, et ont choisi volontairement de s'ouvrir à cet univers pour des raisons personnelles différentes. Respectivement âgées de 15 et 16 ans, Sofia et Johanna ont décidé de sauter le pas pour leur petite soeur, atteinte de surdité. «Jusqu'ici, on se débrouillait avec les moyens du bord, comme la dactylologie», expliquent-elles. Un peu plus loin, Céline, dit avoir eu envie de communiquer avec les deux ou trois clients sourds qu'elle côtoyait dans son magasin. «C'était compliqué de devoir toujours tout écrire, et de ne pas pouvoir entrer en contact avec eux». Même blocage pour Katixa, Delphine et Cathy, qui, au travers de leur métier, ont ressenti le besoin de se mettre «à la portée des personnes malentendantes». Praticienne en massage, Sabrina affirme quant à elle avoir toujours été «sensible au phrasé des mains et au toucher». «La beauté de la gestuelle me parle» confie-t-elle. «Je voulais essayer de communiquer dans ce monde».

Dans un mélange de mimes et de parole sans son, avec pour seul écho un léger crissement émanant de ses pas qui résonnent, le professeur démarre les explications. Atteint de surdité depuis sa naissance, Stéphane Maillart-Depez, aujourd'hui 42 ans, est président de l'association Signes libres, fondée en 2003, avec pour objectif de favoriser les échanges entre sourds et entendants. Après avoir été professeur de langue des signes française (LSF) pour le CPPS de Bayonne pendant près de 14 ans, Stéphane s'est vu contraint de poursuivre seul sur la route du partage, après la fermeture de son service en octobre 2010. Le regard lumineux et le sourire accroché aux lèvres, il montre la voie, jouant de ses mains et de ses expressions pour tout moyen d'explication, et invitant tour à tour ses élèves à le rejoindre pour s'essayer à l'exercice : réapprendre à communiquer avec son corps.

L'oeil et la main

Imaginer de nouveaux symboles, une nouvelle manière d'appréhender les choses, de les visualiser et de les matérialiser par une expression gestuelle du visage et des mains. Représenter les couleurs, les sensations, la grandeur, ou les formes et surtout, aller au bout de chaque idée pour qu'elle soit comprise de tous. «La langue signée est une découverte linguistique très intéressante car elle favorise l'ouverture de son propre corps et en libère l'expression. Dans la culture de la langue française particulièrement, les mains sont très peu utilisées. Ici, c'est tout le contraire. Notre langue peut-être rapprochée du théâtre, en ce sens qu'elle permet d'atténuer la timidité. Au fur et à mesure des cours, les gestes se délient et les crispations disparaissent», explique Stéphane, relayé par la traductrice. Et, au milieu de la classe, les filles se prennent au jeu avec malice. Le poing fermé, posé sous le menton, elles reconnaissent la couleur marron. L'auriculaire vient gratter la joue, les autres doigts fermés et le pouce tendu ? Du jaune, assurément.

«Petit, je refusais l'oralisme»

S'il y a bien un écueil à éviter dans le monde de la surdité, c'est la confusion entre sourd et muet. «Non, les sourds ne sont pas muets !», insiste Stéphane. «Les gens nous pointent du doigt et se tapent du coude pour se dire : regarde des sourds-muets ! Mais pourquoi ne pas s'avancer vers nous ? Le comportement des entendants doit changer. Je ne connais aucun sourd-muet dans mon entourage. Par contre, certains sourds ont appris à oraliser, même si notre langue reste la LSF».

L'oralité, une étape importante pour les sourds dans leur vie sociale, même si, selon Séphane, elle doit venir dans un second temps. «Il est important pour l'enfant sourd de grandir avec une identité claire. Son seul moyen véritable de s'exprimer et de construire sa pensée reste la LSF. Quand j'étais petit, je refusais l'oralisme. J'ai pu m'immerger avec les entendants une fois avoir accepté mon identité. C'est seulement là que j'ai compris l'importance de l'oral dans mes relations sociales», confie-t-il. Car au-delà de la déficience, la surdité enferme encore trop souvent le sujet dans un isolement. «Une fois, à l'hôpital, j'ai dû tirer le masque du chirurgien pour essayer de lire sur ses lèvres, car je ne pouvais pas comprendre ce qu'il disait», se souvient-il, le sourire emprunt de regret. «A la télévision, les débats sont désormais sous-titrés. Mais il faut savoir que le pourcentage d'illettrisme est très important chez les sourds», ajoute-t-il.

E-mail :signeslibres@hotmail.fr ou par SMS au 06 79 94 11 41.

 

 

A chacun sa langue des signes

La langue des signes, reconnue depuis le 11 février 2005, a sa propre syntaxe, sa grammaire, son lexique et sa stylistique. Et, ce qui étonne davantage : elle diffère selon les pays, car, comme la langue orale, la langue des signes s'est créée grâce à des signes arbitraires (comme nos mots). En revanche, des sourds de pays différents peuvent se comprendre au bout de deux heures de discussion. En effet, si certains mots se signent avec, inclus dans leur signe, la forme des doigts qui imite la première lettre du mot en dactylologie (exemple la couleur «rose» se dit en formant la lettre R avec la main et en passant la main sous le menton), d'autres signes dits «de base», comme boire, manger ou se laver sont identiques. Enfin, il existe une langue des signes internationale, mais aussi des «patois», selon la région de l'Hexagone dans laquelle on se trouve. D'après Stéphane, il n'existerait cependant pas de langue des signes basque. «En campagne, les sourds d'origine basque ont souvent grandi dans des écoles spécialisées à Bordeaux, Toulouse ou Paris. Ce n'est qu'en 1992 que le premier dossier de subvention pour ouvrir des classes bilingues (école des Arènes et collège Maracq à Bayonne) en LSF et langue française écrite a été accepté. Au Sud, en revanche, la langue est reconnue depuis plus longtemps et son enseignement est plus développé». Mais l'enseignement en LSF a encore beaucoup de chemin à parcourir. Comme Stéphane, ils seraient environ 200 à souffrir de surdité au Pays Basque Nord, et entre 200 et 500  au Sud.